09.02.2007

Plainte de boîte aux lettres

medium_BOITE-A-LETTRES.pngDevant le déferlement de prospectus publicitaires et de journaux dits « gratuits », Jean Barrié s’est mis à la place de notre boîte à lettre.

« Après les gloutonneries des Fêtes, j’aspirais à un peu de répit en changeant de calendrier. Or, ce matin encore j’ai dû ingurgiter 1,200 kilos de prospectus. Dans ma jeunesse, seul, mon ami le facteur soulevait mon clapet pour déposer du courrier qu’on qualifiait de « noble » avec quelques lettres, « Le Rouergue Républicain » et, une fois par semaine, « Miroir Sprint ». Les temps ont bien changé et, aujourd’hui, c’est le bourrage permanent par des porteurs qui vont et viennent avec des sacs débordant de réclames.


La publicité pour les autos m’irrite particulièrement jusqu’à me faire sortir de mes gonds de boîte aux lettres. En effet, en polluant ma rue, ces engins m’emplissent de gaz nauséabonds dès que je suis vide de papier. Dernièrement, j’ai dû gober un papier glacé détestable diffusé par une grande marque de voitures. Il s’agissait d’une lettre pleine de fautes d’orthographe qu’un enfant, sans doute peu doué, adressait à ses parents pour leur « demander quelque chose d’important », « une voiture », bien sûr, qui lui « ferait vraiment plaisir ». Cette exploitation de la candeur enfantine pour vendre des véhicules a failli bloquer définitivement mon clapet ! Puis, il y a cette publicité adressée qui, en se cachant dans de belles enveloppes, dissimule sans doute bien des perversités ! Quelle tristesse que de penser à tous ces arbres sacrifiés pour cette propagande inutile qui va s’ajouter à nos montagnes de déchets ! Heureusement que mon ami, le mur en pierre, me soutient, car à force de papier, je me laisserai aller à l’embonpoint et à la dépression !
En fin de journée, le maître de maison va me libérer des derniers prospectus et je pourrai profiter d’une courte nuit de repos. Désormais, une autre boîte va prendre le relais publicitaire. C’est la boîte à écran, ma copine bourgeoise, à l’abri dans un coin de salon. Elle en avale, elle aussi, des « vertes et des pas mûres » : des lessives, des boîtes de petits pois, des lunettes, des sous-vêtements, du fromage, du café noir,… et, bien sûr, la dernière voiture à la mode, la plus verte ( pour être dans le vent), la moins chère, pilotée par une pin-up aguichante ! Lorsque, enfin, elle pense se reposer en regardant un bon film, voilà qu’un grand manitou invisible interrompt brutalement son repos pour lui faire avaler, en cinq minutes, toute une kyrielle de réclames aussi inutiles qu’idiotes ; elle en a compté jusqu’à 18 ! Elle en a marre, ma copine à écran ; ne lui avait-on pas juré, dès son plus jeune âge, qu’elle serait éducative, informative, récréative, objective ! Or, on lui fait absorber de plus en plus de nourritures immangeables, des pesticides intellectuels, à ce que certains hommes disent. Un jour, elle a vomi plein la lucarne, lorsque le grand manitou d’une chaîne à fric a déclaré plein écran que la télé çà doit d’abord servir à rendre les esprits des téléspectateurs plus disponibles pour la publicité ! Une horreur que de penser qu’elle serait devenue une machine à abêtir ! Il est vrai que çà rapporte la publicité à la télé. J’ai appris que le grand manitou assis dans son fauteuil en planche à billets de banque aurait perçu 250.000 euros toutes les 30 secondes au cours de la mi-temps de la finale de la coupe du monde de football. Quand on sait que la pause dure 15 minutes…je vous laisse faire le compte ! Depuis quelque temps, elle craint pour sa vie, ma copine de télé, car plus on l’agrandit avec un écran plat d’anorexique plus on l’oblige à se goinfrer de produits indigestes. Pas étonnant que la durée de vie d’une boîte à écran ne dépasse guère 2 à 3 ans ! Moi, j’ai la chance d’être accroché à mon ami, le mur en pierre des Causses. A moins d’un cataclysme, je pense tenir le coup encore longtemps !
A l’instant, j’apprends que mon maître, en colère, ne supporte plus que sa boîte aux lettres devienne une boîte à poubelle publicitaire et que sa boîte à lucarne se transforme en appareil à pirater les cerveaux. Demain, sur mon front, il sera écrit « Pas de publicité, s’il vous plaît », tandis que la télécommande de ma copine sera figée sur une chaîne sans publicité.
Bonne nuit, car demain, dès 5 heures, le porteur de « Centre-Presse » me réveillera pour glisser le journal en soulevant mon clapet. Il paraît même, qu’aujourd’hui dimanche, il y a un article où mon bon maître me fait parler, moi, la boîte aux lettres ».

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